Une fleur : Le Retable de la Pentecôte de Stavelot

Allez, on reprend la machine à remonter le temps : rendez-vous au XIIe siècle, à l’abbaye de Stavelot, près de Liège, dans la vallée de la Meuse.

L’abbaye de Stavelot a été fondée au VIe siècle par saint Remâcle, qui n’est d’aucune importance dans notre histoire, vous pouvez donc oublier son nom. C’est une abbaye d’hommes, liée à une autre abbaye d’hommes toute proche, Malmédy, mais on s’en fiche aussi.

A l’époque qui nous intéresse, deux abbés se succèdent à Stavelot. Le premier répond aux doux nom de Wibald. Né en 1098, il est abbé de 1130 à sa mort en 1158, puis son frère Erlebald lui succède jusqu’en 1192. Le monachisme a été leur ascenseur social : issu d’une famille serve, Wibald est éduqué au monastère et devient notaire de la chancellerie pontificale, c’est-à-dire un proche conseiller de l’Empereur ; il se détend en lisant les œuvres des grands exégètes et théologiens de son temps, Hugues de Saint-Victor et Rupert de Deutz (oui, ce mec avait des loisirs bizarres). En plus de son boulot à la chancellerie et de ses études, il a œuvré à développer considérablement le prestige et l’autorité de son abbaye – il est à Stavelot ce que Suger est à Saint-Denis.

Pour ça, comme Suger, il emploie une bonne recette : il fait de Stavelot un centre artistique de premier plan. Il commande donc des objets prestigieux pour la liturgie de son abbaye : à l’époque, les objets les plus demandés sont les reliquaires et les retables. A sa mort, son frère et successeur Erlebald l’imite. L’un des deux, on ne sait pas lequel, a commandé le retable, réalisé vers 1160-1170.

Retable de la Pentecôte

Retable de la Pentecôte, Liège ou Stavelot, vers 1160-1170. Paris, Musée national du Moyen Âge. Photo : Sailko.

Un retable, c’est la décoration qu’on place au-dessus de la table d’autel, un peu en arrière, par opposition à l’antependium, la décoration qu’on place sous la table de l’autel, donc un peu en avant.

Comme son nom l’indique, il représente la Pentecôte : le Christ, après l’Ascension, envoie l’Esprit saint aux douze Apôtres. On voit donc les apôtres assis par paires sur des bancs et séparés par des colonnes, les six plus au centre de la composition étant tournés vers le Christ bénissant représenté dans un tympan, et de qui partent des rayons qui se dirigent vers les Douze.

Or, dans ce retable, chaque détail s’explique par les loisirs de l’ami Wibald, c’est-à-dire par l’exégèse typologique pratiquée à l’époque : en bref, le concept de l’exégèse typologique, c’est de trouver dans l’Ancien testament des préfigurations du Nouveau et/ou de la vie de l’Eglise. Prenons par exemple les sept colonnes : elles représentent les sept piliers de la maison de la Sagesse, du livre biblique du même nom, que les auteurs médiévaux identifient aux Apôtres, la maison de la Sagesse étant l’Eglise. Ainsi, la simple présence de colonnes met en scène l’annonce par l’Ancien Testament de l’Eglise à venir. Les mêmes sept colonnes représentent les sept dons de l’Esprit saint, qui étaient déjà mentionnés au livre d’Isaïe. Mettre en images les travaux des exégètes sur la Bible n’est pas vraiment original à l’époque : Suger fait de même à Saint-Denis, et, de façon générale, c’est un peu le sport favori des concepteurs de programmes artistiques au XIIe siècle. Mais les commanditaires étant particulièrement cultivés, ce retable est un bel exemple du genre.

Au-delà de son programme iconographique, ce retable est aussi ce qui se fait de mieux en matière d’orfèvrerie au XIIe siècle. A l’époque, on ne fait pas de la très belle orfèvrerie partout : il y a quelques grands centres célèbres, qui inondent de leur production toute l’Europe. Or, dans la vallée de la Meuse, Stavelot est au cœur de l’un de ces centres, et le mécénat de Wibald et Erlebald donne lieu à quelques très belles productions, parmi lesquelles ce retable de cuivre doré.

Suivant les habitudes des orfèvres mosans, le cuivre est travaillé en repoussé. L’artisan, inspiré par l’Antiquité, a donné à ses personnages des visages et des gestes expressifs, des drapés fins et souples, des chevelures avec une bordure plus épaisse près du visage. Les nimbes des apôtres et celui du Christ sont en émail champlevé, une autre spécialité de la vallée de la Meuse : l’émail et l’orfèvrerie vont de pair, puisque pour produire l’émail champlevé, l’orfèvre creuse dans le métal la cavité où il place la poudre de verre qui deviendra l’émail.

Si vous voulez l’admirer en vrai, ce que je ne saurais trop vous recommander, il est au Musée national du Moyen Âge – Thermes de Cluny, à Paris. Vous trouverez même sa présentation par ici.

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