La guérison de l’aveugle de Jéricho, dans la Vie du Christ de Ludolphe le Chartreux enluminée par Jean Colombe

Ludolphe le Saxon, Vita Christi enluminée par Jean Colombe, BnF, ms. fr. 178, via gallica.bnf.fr

Nous sommes aujourd’hui à la fin du XVe siècle, et, depuis le début du siècle, la dévotion à la mode, c’est la devotio moderna, la dévotion moderne. Le coeur de cette spiritualité nouvelle, c’est l’Imitatio Christi, en français, l’imitation du Christ : les gens veulent suivre le Christ en l’imitant dans leur vie quotidienne, et en méditant chacun des épisodes de sa vie.

Ça vous rappelle cet ouvrage de spiritualité qu’on trouvait dans toutes les bibliothèques de grands-mères pieuses, l’Imitation de Jésus Christ (et qu’on peut encore acheter dans les librairies religieuses) ? Justement ! Ce succès mondial a été écrit à cet époque, en latin, et on le lit aujourd’hui dans quelques traductions célèbres, la plus connue en français étant sans doute celle de l’abbé Félicité de Lamennais, datée du XIXe siècle.

Au XVe siècle, l’Imitation de Jésus Christ n’a pas encore la position dominante qu’il a eue ensuite sur le marché de la spiritualité chrétienne. Parmi les œuvres rivales, l’une des plus importantes est la Vita Christi du chartreux Ludolphus Saxo : en français, la Vie du Christ de Ludolphe le Saxon (ou le Chartreux, on dit l’un ou l’autre puisqu’il était à la fois originaire de la Saxe et moine chartreux). Ludolphe écrit en latin, mais son livre est traduit en français, ce qui permet aux gens moins familiers du latin d’y accéder.

Nous sommes à la fin du XVe siècle : l’imprimerie a été inventée, elle se répand, mais beaucoup de livres sont encore copiés à la main, et la décoration est également faite à la main, et ce, même pour les livres imprimés. Cet exemplaire de la Vie du Christ a donc été copié à la main, puis peint, à Bourges. La partie peinture est prise en charge par Jean Colombe, membre d’une dynastie d’artistes divers : son père, Philippe Colombe, et son frère, Michel Colombe, sont sculpteurs. Il est, lui, enlumineur, et ses fils lui succèdent dans sont métier.

L’atelier de Jean Colombe est établi à Bourges : à l’époque, cette ville est un centre politique, commercial et artistique important, depuis l’époque où elle était la capitale du duc Jean de Berry, frère de Charles V. Jean Colombe travaille pour les plus grands personnages du royaume de France : Charlotte de Savoie, épouse de Louis XI ; leur fille, Anne de Beaujeu ; Louis, bâtard de Bourbon ; Louis de Laval… Actif pendant près de trente ans, il a enluminé de très nombreux manuscrits pour ces princes, parmi lesquels celui-ci.

Héritier de la tradition gothique, Jean Colombe donne à ses enluminures une grande sensibilité, attentif à rendre compte de l’émotion qui traverse les personnages qu’il peint : le jeu des mains de l’aveugle, ouvertes par l’étonnement, à laquelle répondent les mains de la foule, presque agressives, recevant à leur tour la réponse de celles du Christ, ouvertes en signe d’accueil. Les vêtements du Christ, ceux de l’aveugle, ainsi que l’herbe qui pousse sur le rocher reçoivent les rayons du soleil sous forme de hachures dorées, suivant l’usage de l’enluminure française depuis Jean Fouquet.

Suivant l’influence flamande, Jean Colombe s’attache à rendre les détails qui ancrent la scène dans la vie réelle : ainsi du chien de l’aveugle, retenu par une laisse à la ceinture de son propriétaire, qui s’avance sur la route comme pour conduire son maître. Au fond, la ville de Jéricho est représentée comme n’importe quelle cité de France, avec ses remparts et ses toits pointus. Dans le fond s’étend un paysage, autre influence flamande, qui se perd dans des nuances de bleu et de vert.

Cependant, la ville de Bourges tend à péricliter : les rois de France, qui y résidaient pendant la fin de la guerre de Cent Ans, l’abandonnent ; les foires, vecteur de prospérité économique, cessent. Jean Colombe et ses fils appartiennent donc aux dernières générations d’artistes berrichons de premier plan : cette enluminure est ainsi l’un des derniers feux d’un soleil qui bientôt va s’éteindre.

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