Le Commentaire sur l’Apocalypse de Beatus de Liebana enluminé à Saint-Sever

En Espagne, dans le courant du VIIIe siècle,  alors que la péninsule ibérique est presque entièrement conquise par les musulmans, une petite région peuplée d’irréductibles chrétiens résiste encore et toujours à l’envahisseur. Dans les régions sous domination arabe, une hérésie se répand, qui tend à rapprocher le christianisme et l’islam : l’adoptianisme. L’idée principale est que le Christ a été adopté par le Père. Cette hérésie, une forme de subordinationnisme, c’est-à-dire de l’idée que le Fils est inférieur au Père dans la Trinité, s’implante d’autant mieux que l’Espagne n’a abandonné l’arianisme, autre forme de subordinationnisme, qu’au cours du VIIe siècle. Les adoptianistes considèrent que le livre de l’Apocalypse doit être rejeté de la Bible.

Le livre de l’Apocalypse, le dernier de la Bible, est aussi le plus difficile à comprendre : quoique apocalypse, en grec, signifie dévoilement, le livre parle par symboles et est difficilement compréhensible sans l’aide d’un commentaire. Divers théologiens chrétiens ont donc écrit des ouvrages explicatifs permettant à leurs lecteurs de comprendre ce texte  hermétique.

Pour la petite région peuplée d’irréductible chrétiens, au Nord-Ouest, qui s’appelle les Asturix Asturies, cette hérésie est une collaboration avec l’occupant : défendre l’Apocalypse devient un acte de résistance. Lorsque l’abbé de Liébana en Cantabrie, de son petit nom Beatus, une des figures de proue de la résistance anti-adoptianiste, écrit un Commentaire de l’Apocalypse, son oeuvre rencontre rapidement un grand succès, quoique l’ouvrage en lui-même n’apporte pas grand-chose : il s’agit surtout d’une compilation de citations de Pères de l’Eglise, surtout saint Augustin, saint Ambroise, saint Jérôme. L’ouvrage reste pourtant une référence dans la péninsule ibérique jusqu’au XIe siècle.

Que fait un moine bénédictin toute la (sainte) journée ? Il prie et il travaille, dira-t-on. Il prie : c’est-à-dire, le plus souvent, il participe à la liturgie en chantant des textes issus de la Bible, en particulier les Psaumes mais pas seulement. Il travaille : cela peut prendre diverses formes, mais l’une des plus fréquentes jusqu’au XIIIe siècle est la copie de manuscrits. Donc les moines des régions chrétiennes d’Espagne, jusqu’au XIe siècle, copient le commentaire de l’abbé de Liébana. Ces manuscrits sont ensuite richement décorés, constituant un groupe cohérent de manuscrits présentant le même texte et un corpus d’images iconographiquement et stylistiquement cohérents. Les peintres décorent les manuscrits non seulement d’après le texte, mais aussi d’après la liturgie mozarabe, aujourd’hui perdue, par laquelle ils recevaient ce texte. Les décors, les attitudes, l’éclairage des images sont tributaires des célébrations auxquelles les moines enlumineurs prenaient part.

Le succès du Commentaire sur l’Apocalypse de Beatus de Liebana est tel qu’une copie du manuscrit, avec les images issues de la liturgie mozarabe, est produite jusque au-delà des Pyrénées, , où pourtant la liturgie mozarabe n’a pas cours, dans l’abbaye de Saint-Sever dans les Landes, vers le milieu du XIe siècle, à une époque où la production des Beatus en Espagne commence à s’essouffler.

Ce manuscrit, qu’on appelle Beatus de Saint-Sever, est un peu différent des autres, car, stylistiquement, il est plus influencé par l’art roman, qui a cours en France, que par l’art mozarabe : le résultat est un métissage entre les structures imitées de l’enluminure des Beatus hispaniques et des éléments de style roman, avec même des influences irlandaises, comme la page-tapis qui ouvre le manuscrit (une page-tapis, c’est une enluminure à pleine page purement décorative).

Parmi les enluminures, celle qui m’intéresse aujourd’hui :

BnF, ms. lat. 8878, fol. 120v-121r, via gallica.bnf.fr

Il s’agit de l’illustration du septième chapitre de l’Apocalypse, entre l’ouverture du sixième sceau et celle du septième sceau. Cent quarante-quatre mille justes et martyrs, marqués du sceau et issus des douze tribus d’Israël, adorent l’Agneau sur son trône, vêtus de blanc et les palmes à la main. Cette scène est donc une image de la liturgie céleste : autour de l’Agneau, en haut, malheureusement un peu pris dans le pli du manuscrit, d’abord les Quatre Vivants, symboles des Evangélistes, puis les anges. Ensuite, un premier rang de porteurs de palmes, vêtus de vêtements longs et colorés, tous nimbés, puis un deuxième rang. L’ensemble représente la participation des saints à la liturgie céleste, liturgie qui repose essentiellement sur l’adoration de l’Agneau, assimilé traditionnellement au Christ, par un cantique qui est copié entre les saints du registre médian : « Benedictio et gloria et sapientia et gratiarum actio et honor et potestas et virtus Domino nostro in secula seculorum » (Bénédiction, gloire, sagesse, action de grâce, honneur, puissance et force à notre Seigneur pour les siècles des siècles).

L’image reprend la structure de l’enluminure du même passage dans le Beatus d’Urgell, ainsi nommé parce qu’il est conservé au Musée diocésain d’Urgell. Pourtant le drapé des vêtements des personnages est, lui, typiquement roman, et n’a pas grand-chose à voir avec les drapés des manuscrits produits en Espagne, y compris ceux produits dans la seconde moitié du XIe siècle.

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