L’obole de la veuve, dans les Sacra Parallela de Jean Damascène

Attention chaud devant ! Je m’attaque à du byzantin… J’ai hésité avec une plaque de croix en émail mosan représentant la veuve de Sarepta, mais je vous ai déjà fait de l’orfèvrerie mosane, alors…

Bon. Donc. Alors. (Démon de la page blanche, fuis en enfer !)

Rendre un culte aux images

Dans les premiers siècles de l’église, l’usage des images était un peu ambivalent : l’image, pour les chrétiens, héritiers des juifs, c’est l’idole, dont on sait combien elle est honnie par la Bible : « Tu ne te feras point d’images taillées ; tu ne te prosterneras pas devant elles et tu ne les serviras pas » (Ex. 20, 4-5) : cette seule phrase interdit à la fois la production d’images et le culte qui leur serait rendu.

Pourtant, une part croissante des chrétiens a grandi dans la culture gréco-romaine, où l’image est omniprésente. Malgré l’interdit biblique, une production d’images se met progressivement en place à partir du IIIe-IVe siècle : il s’agit d’abord de portraits des martyrs, sur le modèle des portraits mortuaires du Fayoum ou celui des stèles funéraires romaines, ou de représentations symboliques de la foi, comme la Fontaine de Vie. De plus en plus, on représente les saints et le Christ lui-même. Cette évolution a lieu dans tout l’Empire romain, aussi bien dans sa partie orientale qu’occidentale.

Cependant, au début du VIIIe siècle, alors que la pratique de la production d’images, surtout en deux dimensions, et même leur culte, semblent admis par tous, ils sont violemment remis en question à partir de l’Empire byzantin. Le développement géographique et militaire de l’Islam le fragilisent militairement et culturellement, tout en créant un contact récurrent avec une société qui récuse la représentation humaine figurée, et à plus forte raison la représentation divine et son culte.

L’iconoclasme

Abside de l’église Sainte-Irène de Constantinople, VIIIe siècle. Photo de Nina-no, via Wikipedia.

Monte alors sur le trône une nouvelle dynastie qui, face à ce danger militaire, religieux, culturel, affirme qu’il faut revenir au respect du commandement biblique pour obtenir le retour de la faveur divine, et en particulier sur le plan militaire : c’est le début de la période iconoclaste. En 730, l’empereur Léon III l’Isaurien prohibe la production d’images du Christ, de la Vierge et des saints, et ordonne la destruction de celles qui existent : la décoration des lieux de culte doit être uniquement composée de symboles, comme à l’église Sainte-Irène de Constantinople, construite au VIIIe siècle, où une unique croix orne la voûte en cul-de-four de l’abside.

Mais Léon III est, sur ce sujet, plus ou moins bien obéi. Les dignitaires de la cour, le haut clergé officiel suivent ses directives, mais les moines, y compris à Constantinople, et certains lieux éloignés de Byzance, parfois même passés sous domination musulmane, lui résistent.

Jean Damascène, moine de la Laure de Saint-Sabas en Palestine, né à Damas sous le règne des Omeyyades, prend très vite par ses écrits une grande importance dans la lutte contre ce qu’il perçoit comme une hérésie et comme une imitation des musulmans. Il écrit plusieurs traités contre l’iconoclasme, et sa renommée devient telle, que, suivant l’adage, particulièrement vrai en matière littéraire, qui veut qu’on ne prête qu’aux riches, on lui attribue aux siècles suivants un certain nombre de textes qu’il n’a pas tous écrits, pamphlets anti-iconoclastes ou même autres textes religieux. Parmi les textes qu’on lui a ainsi attribués à tort, les Parallela Sacra : une compilation de citations bibliques et patristiques, par ordre alphabétique.

La production artistique de l’époque iconoclaste

De la production artistique des iconodoules, il ne nous reste plus beaucoup de choses : par ordre du prince, elle a été vouée à la destruction, de 730 à 787 et de 813 à 843. La plupart des témoignages artistiques qui subsistent de la période sont des objets de luxe à décoration ornementale, ou portant des thèmes profanes, comme la Soie au Quadrige du Musée national du Moyen Âge. Ils sont issus des rangs iconoclastes. Cependant subsistent quelques livres enluminés soit pendant la période iconoclaste dans des centres iconodoules, soit juste après cette période lorsque l’iconodulie s’est imposée.

Psautier Chludov, fol. 67. Bibl. nationale de Russie, via mon ami Wikipedia.

Dans les larges marges de ces manuscrits, des illustrations représentent des scènes narratives ou des portraits. C’est ainsi qu’est décoré, juste après la fin de l’iconoclasme, à Sainte-Sophie de Constantinople, le Psautier Chludov, dans lequel, en marge des psaumes, des scènes montrent une interprétation des versets de la page, qui est parfois une critique violente des personnalités iconoclastes. Car dans les manuscrits de cette époque, les images marginales ne sont pas seulement une illustration du texte, mais un véritable commentaire visuel. Ainsi, le verset « Il m’ont donné du fiel à manger, et, lorsque j’ai eu soif, du vinaigre à boire » (Ps. 68, 22), est illustré par une image du Christ en croix auquel les soldats donnent à boire une éponge imbibée de vinaigre, suivant l’assimilation traditionnelle du psalmiste qui se plaint à Jésus. Mais juste au-dessous, le patriarche iconoclaste Jean le Grammairien reproduit le geste du soldat, pour effacer une icône du Christ. La page, dans son ensemble, permet de faire voir les iconoclastes comme les meurtriers du Christ, accomplissant ce qui est prédit par les psaumes.

Les Sacra Parallela de la BnF

Jean Damascène, Parallela Sacra, BnF, ms. grec 923, via gallica.bnf.fr

Le manuscrit des Sacra Parallela appartient à ce très petit groupe de manuscrits produits par les iconodoules. Sa très grande richesse de décoration en fait un témoignage unique de la période : il comporte pas moins de 1600 images, soit 1200 portraits de personnages divers et 400 scènes narratives. L’histoire de l’obole de la veuve, qui appartient aux dernières, est en fait composée de deux images qui se suivent. En haut, la veuve, courbée courbée en signe de pauvreté, s’avance, les mains tendues et voilées en geste d’offrande, vers une architecture qui représente le Temple. Au-dessus de l’architecture, trois visages : sont-ce les riches donateurs précédents ? Un peu plus bas, une deuxième image montre le Christ qui bénit deux disciples. Son geste renvoie à la scène du haut : on voit le Christ montrer à ses disciples l’exemple de la veuve qui a donné tout ce qu’elle avait. Si le nombre des images ne nous l’avait pas déjà appris, l’emploi de l’or pour presque l’entièreté des images montre que ce manuscrit a été conçu pour être un objet extrêmement précieux.

Il reste difficile de savoir d’où il provient. Son style ne ressemble pas à celui du Psautier Chludov. Les spécialistes qui se sont penchés sur la questions ont eu des avis différents : d’après les uns, le psautier a été produit à Constantinople dans la deuxième moitié du IXe siècle ; pour un autre, il est originaire de Palestine, du monastère de Saint-Sabas où Jean Damascène était moine, et a été copié et peint dans la première moitié du IXe siècle ; de l’avis d’un troisième, il faudrait chercher plutôt en Italie, en particulier à Rome. Bref, mystère…

Bon, et si vous êtes curieux, il y a ici une vidéo de Jannic Durand, directeur des Objets d’arts du Louvre, et de Christian Förstel, conservateur aux Manuscrits occidentaux de la BnF, à propos de ce manuscrit. Vous pourrez aussi le retrouver sur Gallica.

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