Saint Jean Baptiste prêchant dans le désert, Heures de Marguerite d’Orléans

Le concile de Latran IV, en 1215, est célèbre pour l’attention qu’il porte à la vie religieuse des laïcs : cela se traduit par l’exigence de la communion et de la confession annuelles pour chaque baptisé ayant atteint « l’âge de discrétion », à l’époque une douzaine d’années. Ce nouvel intérêt des clercs pour les laïcs va de pair avec le développement de la vie spirituelle de ces derniers à partir du XIIIe siècle. Parmi les sources qui nous permettent de connaître la prière des laïcs se trouvent les livres qui soutiennent la prière de ceux qui ont la capacité et les moyens financiers de recourir à l’écrit : d’abord les princes, puis, au cours des deux siècles suivants, la cour, les nobles personnages et même les riches bourgeois.

A partir de la fin du XIIIe siècle se forme un type de livre qui devient par excellence le type d’ouvrage sur lequel s’appuie la prière des laïcs : le livre d’heures. Appuyé sur la liturgie, il s’en dégage pourtant par son contenu. Certains textes ou prières sont toujours présents : un calendrier, qui donne la date des grandes fêtes des saints ; les Heures de la Vierge, qui sont une adaptation raccourcie de l’office des fêtes de la Vierge, donnent leur nom à ce genre de livres ; les Heures de la Croix et celles des Défunts ; des passages des Evangiles, en particulier le récit de la Passion ; l

 

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Heures de Marguerite d’Orléans, Paris, BnF, ms. 1156B, via Gallica

es sept psaumes de la pénitence ; les suffrages et la litanie des saints, c’est-à-dire des prières en mémoire des saints demandant leur intercession, parmi lesquels on trouve toujours certains des plus grands saints : Michel et Jean Baptiste, comme sur cette page de manuscrit où l’on voit le début du suffrage de saint Jean Baptiste. Mais l’ensemble est sujet à de grandes variations. Tout d’abord, la liturgie médiévale, sur laquelle il repose, varie considérablement d’un diocèse ou d’une communauté à l’autre : ainsi, le texte des Heures de la Vierge ne sera pas le même suivant qu’on suit l’usage de Paris ou d’Amiens. En outre, le commanditaire peut faire ajouter les prières ou des textes de son choix à l’ensemble. La prière à la Vierge O Intemerata rencontre ainsi un très grand succès, de même que la prière à l’Eucharistie Adoro te devote. On trouve parfois aussi des vies de saints, ou bien un petit office lié à une dévotion particulière du commanditaire : ainsi, le duc de Berry a dans ses Petites Heures des Heures de saint Jean Baptiste, son saint patron. On peut aussi faire ajouter un ou des saints qu’on affectionne particulièrement : sainte Marguerite est souvent invoquée dans les livres d’heures de femmes, car elle est réputée patronne très efficace des accouchements, à une époque où la mort en couches était fréquente.

La décoration des livres d’heures présente les mêmes caractéristiques que leur composition, avec des grands principes invariants et pourtant des variations infinies. Par exemple, les Heures de la Vierge reçoivent toujours un cycle de l’histoire de Marie, et cependant il n’y en a pour ainsi dire pas deux semblables : certains commencent par le récit apocryphe de sa naissance, d’autres préfèrent n’illustrer que les épisodes évangéliques. Les suffrages des saints reçoivent en général les portraits des saints priés : dans les livres d’heures les moins soignés, l’iconographie peut alors devenir assez répétitive d’un manuscrit à l’autre. Ce n’est pas le cas de ce manuscrit, commandé par Marguerite d’Orléans, sœur du duc d’Orléans, belle-sœur du duc de Bretagne et petite-fille de Charles V. Le suffrage de saint Jean Baptiste y est décoré de trois images : une grande miniature précédant le texte du suffrage et occupant la partie en haut à gauche de la page, et deux petits médaillons plus bas. La grande miniature présente saint Jean Baptiste prêchant dans le désert. Il s’agit déjà d’une forme d’originalité : bien souvent, les enluminures des livres d’heures d’entrée de gamme se contentent de montre Jean Baptiste en pied dans un paysage. Comme toujours dans les images françaises du Moyen Âge, le désert est très verdoyant : le terme désigne alors un lieu isolé, c’est-à-dire perdu en pleine nature, souvent même en pleine forêt, là où s’isolent les ermites et où les cisterciens s’installent loin du monde. A la lisière de sa forêt, Jean Baptiste parle à un auditoire de six personnes, hommes et femmes. Il tient en main un livre, la Bible : en effet, suivant la théologie et l’exégèse médiévales, le rôle de saint Jean Baptiste est de préparer la v

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Heures de Marguerite d’Orléans, Paris, BnF, via Gallica

oie au Christ, en rappelant au peuple juif les prophéties, en particulier celles d’Isaïe : il est considéré comme la Voix qui crie dans le désert : Préparez les chemins du Seigneur, aplanissez sa route (Is. 40, 3, repris par Lc. 3, 4). Il exhorte les auditeurs à se faire baptiser dans le Jourdain, mais son rôle est surtout d’annoncer la venue du Messie. Jésus n’est pas présent dans cette scène, qui est consacrée au Baptiste. Pourtant, le peintre parvient à nous représenter la reconnaissance du Christ par Jean Baptiste, au moyen de l’agneau qui folâtre sur un rocher au second plan, derrière la foule : portant un nimbe crucifère et une croix à bannière, l’Agneau mystique est le symbole du Christ que Jean Baptiste a désigné en disant « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ». En général, l’Agneau se trouve assis sur un disque d’or que le Baptiste porte sur le bras gauche. Ici, il joue avec sa croix à quelque distance, ce qui permet à Jean Baptiste de le montrer du doigt à la foule qu’il enseigne, et, au-delà, au propriétaire qui regarde cette image en prière.

La richesse du sens porté par l’image va de pair avec une réalisation soignée. Le ciel est traité suivant la perspective atmosphérique, c’est-à-dire avec un dégradé de bleu qui va du plus clair, à l’horizon, vers le plus foncé au zénith ; la lumière du soleil est représentée à la fois par des cercles concentriques et par des traits rayonnants, comme sur la Visitation des Heures du Maréchal de Boucicaut. Les coloris chatoyants, le rouge du manteau du Baptiste, le bleu de la robe d’une femme au premier plan, l’or du vêtement d’un personnage au second plan, le vert de la cotte de l’homme au capuchon rouge, sont choisis suivant le goût du gothique international. Les visages des personnages, aussi bien le prédicateur que ses ouailles, sont entièrement individualisés, quoique parfois peu flatteurs. L’artiste traite la scène par la perspective signifiante : il donne aux personnages une taille en rapport avec leur importance, ce qui lui permet de mettre Jean Baptiste en valeur avec un auditoire relativement nombreux, sans encombrer l’image. Ce type de perspective vit alors ses dernières heures en Europe occidentale : les artistes italiens commencent à employer la perspective géométrique théorisée par Alberti à l’époque à laquelle est réalisé ce manuscrit, dans les années 1420-1430.

On ignore comment s’appelait l’artiste qui a réalisé ce livre d’heures ; cependant, on a pu retracer sa carrière par des recoupements stylistiques. Formé à l’atelier du Maître de Boucicaut, il est particulièrement célèbre pour l’inventivité des marges des manuscrits qu’il décore : au sein du décor végétal de plus en plus touffu qui a envahi les marges depuis le début du XVe siècle, il place de nombreux petits personnages occupés aux mille et un travaux de la vie quotidienne : sur ce feuillet, deux hommes s’entraînent au tir à l’arc tandis que deux cavaliers, dont un vêtu à l’orientale, traversent la page ; plus loin, un couple récolte les fruits des arbres qui étendent leurs branches partout dans les marges. L’artiste, de nom inconnu, a travaillé dans plusieurs grandes villes de France, notamment Rennes où réalise ce manuscrit, son chef d’oeuvre, qui lui donne son nom de convention : on l’appelle le Maître de Marguerite d’Orléans. 

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