Le Louvre acquiert deux pleurants de Jean de Berry

La nouvelle est tombée il y a quelques heures : l’Etat exerce son droit de préemption au profit du Louvre, pour l’acquisition des deux pleurants du tombeau de Jean de Berry vendus aux enchères ce jour chez Christie’s : une bonne occasion pour parler un peu de tombeaux, et de celui de Jean de Berry en particulier.

Jean de Berry, tout le monde le connaît, au moins de nom : frère cadet de Charles V, il est à la fin du XIVe siècle et au début du XVe siècle un mécène de premier plan.

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La Sainte-Chapelle de Bourges dans les Heures d’Etienne Chevalier de Jean Fouquet

Il est particulièrement célèbre pour avoir commandé une série de livres d’heures à des artistes de grand renom, comme Jacquemart de Hesdin et Jean le Noir, puis plus tard
les frères Limbourg qu’il avait débauchés à son frère Philippe de Bourgogne. La liste des noms de convention de ces manuscrits en dit long sur le luxe déployé par ces enlumineurs : Belles HeuresTrès Belles Heures, Très Riches Heures… Le mécénat du duc de Berry ne s’arrête pas à la bibliophilie : il fait construire à Bourges, capitale de son apanage, une Sainte-Chapelle, comme son rang de frère du roi l’y autorise. Ce faisant, il imite aussi bien son ancêtre Louis IX, fondateur de la Sainte-Chapelle de Paris, la toute première, que son frère Charles V, fondateur de la Sainte-Chapelle de Vincennes. Le tombeau du duc Jean est alors commandé à Jean de Cambrai pour s’installer dans cette nouvelle construction : bref, le tombeau est un élément parmi d’autres de la politique de prestige artistique déployée par le frère du roi.

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Tombeau du duc Philippe le Hardi, aujourd’hui au Musée des Beaux-Arts de Dijon

Ce monument funéraire ne sort pas pourtant de l’imagination du prince : l’usage du gisant existe depuis fort longtemps, il ne l’a pas inventée : les premiers gisants connus sont ceux des rois d’Angleterre qui sont à l’abbatiale de Fontevraud et qui remontent au milieu du XIIe siècle. La grande mode, en ce début du XVe siècle, c’est de mettre le gisant en hauteur, au-dessus d’un socle décoré de dais d’architectures qui abritent un cortège d’ecclésiastiques et de courtisans représenté en grand deuil. L’exemple le plus connu de ces tombeaux est celui que Philippe le Hardi fait réaliser par ses sculpteurs Jean de Marville, Claus Sluter et Claus de Werve pour y être inhumé à la chartreuse de Champmol, près de Dijon, à partir de 1381. Jean de Berry pique donc à son frère, en plus de ses brillants enlumineurs, le modèle de son tombeau. Pas très original, le duc de Berry !

Moyennant quoi, ce tombeau a une histoire un peu particulière : il était inachevé à la mort de Jean de Berry, le chantier est alors resté en plan : Jean de Cambrai avait sculpté le gisant en marbre et cinq des pleurants. Le reste du cortège de religieux éplorés a été complété sur ordre de Charles VII vers le milieu du XVe siècle : ils ont été réalisés par les sculpteurs Etienne Bobillet et Paul Mosselmann. Les deux qui viennent d’être acquis par le Louvre sont en marbre, et appartiennent donc au petit groupe de cinq pleurants sculptés par Jean de Cambrai lui-même. Depuis le XVe siècle, le tombeau a été éparpillé façon puzzle à la Révolution française, de sorte qu’à l’heure actuelle, le gisant est à la cathédrale de Bourges, dix pleurants au Musée du Berry à Bourges (dont deux en marbre), deux autres attendent la nouvelle paire au Louvre, il y en a aussi au Metropolitan Museum à New York, à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg (là aussi, un en marbre), chez les Vogüe à la Verrerie…

Petite information chartiste gratuite : les deux pleurants vendus aujourd’hui, comme deux autres vendus en 2013 et aujourd’hui en main privée, appartenaient à la collection de Denys Cochin, le père du chartiste Augustin Cochin et l’oncle d’un autre chartiste, Claude Cochin, tous deux morts en 1914-1918. Un autre pleurant a été en lien avec un autre chartiste : celui qui est aujourd’hui au musée Rodin a appartenu à Emile Molinier, frère du célèbre (ou pas) Auguste Molinier et lui-même chartiste.

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